Fatigue pandémique : définition, symptômes, la vaincre

Le terme de "fatigue pandémique", prononcé par l'OMS en novembre 2020 en plein cœur de l'épidémie de Covid-19 est un nouveau syndrome marqué par une lassitude, une détresse et une démotivation face à la crise sanitaire. Etudiants et personnes isolées sont les plus touchés. Symptômes, solutions... Eclairage du Dr Fanny Jacq, psychiatre.

Fatigue pandémique : définition, symptômes, la vaincre
© Iurii Maksymiv - 123RF

La crise sanitaire liée la pandémie de de Covid-19 a eu un fort retentissement psychologique. Selon les résultats de CoviPrev, une grande enquête menée par Santé publique France sur la santé mentale pendant l'épidémie, 1 Français sur 5 avoue souffrir d'un état anxieux ou dépressif. Près de 7 Français sur 10 ont déclaré des problèmes de sommeil au cours des huit derniers jours. Cette dégradation de la santé mentale a été accentuée par ce que l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a appelé la fatigue pandémique. Un "nouveau syndrome" qui se caractérise par une forme de lassitude et de démotivation, due à l'absence de vie sociale et de perspectives ainsi qu'à la privation de libertés, ce qui peut entraîner des conséquences sur le long terme plus sévères comme de l'anxiété, une dépression voire la survenue d'idées suicidaires. Comment expliquer cette fatigue pandémique ? Quels sont les symptômes ? Les solutions pour en venir à bout ? Les conseils du Dr Fanny Jacq, Médecin Psychiatre.

Définition : c'est quoi la fatigue pandémique ?

Le terme de fatigue pandémique a été inventé par l'Organisation mondiale de la Santé, en novembre 2020, dans le contexte d'épidémie de Covid-19. Cette fatigue pandémique est définie, selon l'OMS, comme "une détresse en réaction à une adversité qui peut conduire à la complaisance, à l'aliénation et au désespoir, émergeant progressivement au fil du temps et affectée par un certain nombre d'émotions, d'expériences et de perceptions". Autrement dit, elle correspond à une sorte de lassitude et un découragement chronique : "Les personnes qui en "souffrent" sont lasses et fatiguées de la pandémie. Leur "ras-le-bol" provoque une vraie détresse psychologique spécifique, qu'on n'observait pas avant la Covid. Cela correspond à l'étape d'avant l'anxiété ou la dépression", détaille notre interlocutrice.    

Quels sont les symptômes d'une fatigue pandémique ?

La fatigue pandémique n'est pas palpable chez tout le monde. Elle se traduit différemment en fonction des individus mais peut se manifester par :

  • une fatigue physique et/ou nerveuse,
  • une perte d'intérêt, une démotivation, une baisse de moral,
  • la prise de mauvaises décisions (travail, vie personnelle...) car les choix sont biaisés par cette fatigue,
  • un isolement social, un repli sur soi,
  • des difficultés de concentration,
  • des troubles du sommeil,
  • une désobéissance civile qui se traduit par un non-respect des règles sanitaires et des gestes barrières. "Toute cette lassitude fait que les gens refusent de plus en plus de suivre les recommandations ou les restrictions sanitaires (port du masque, lavage des mains, distance physique...) et de faire des efforts pour se maintenir informés sur l'épidémie. On le voit très bien : en mars 2020, la compliance et le respect des règles sanitaires tournaient autour de 80%, en mars 2021, c'est plutôt aux alentours de 40% (résultats de l'enquête CoviPrev, 7 avril 2021). Et c'est le serpent qui se mord la queue : plus il y a une lassitude, plus les gens baissent la garde, plus la pandémie dure et plus la lassitude augmente"

Cause : comment expliquer cette fatigue pandémique ?

L'homme est un animal social : au niveau du cerveau, le jeûne social va toucher les mêmes zones que le jeûne de nourriture.

Cette fatigue n'a pas été visible pendant le premier confinement car les restrictions n'avaient pas duré suffisamment longtemps. Les gens avaient confiance et la sensation que ces mesures étaient temporaires. Il y avait aussi la date butoir de l'été 2020, marquée par un allègement des restrictions. Désormais, on est à un stade de l'épidémie où les périodes se suivent et se ressemblent (confinements répétés, couvre-feu...). Il y a certes l'espoir de la vaccination mais en parallèle, il y a l'arrivée des nouveaux variants. On peine à avoir une visibilité sur la sortie de la crise et cet ascenseur émotionnel permanent favorise la lassitude. "Une telle réaction est naturelle et attendue à ce stade d'une crise, admet l'OMS dans son dossier de novembre 2020. Au début d'une crise, la plupart des gens arrivent à exploiter leur "capacité de pointe" et à s'adapter à court terme à une situation extrêmement stressante. Cependant, quand des circonstances désastreuses s'éternisent, ils doivent adopter un style différent d'adaptation : une fatigue et une démotivation peuvent alors émerger". "Cela fait désormais une année de restrictions de vie sociale et de privation de libertés. La lassitude et la fatigue ont eu le temps de s'installer, insidieusement. Or, l'homme est un animal social : au niveau du cerveau, le jeûne social va toucher les mêmes zones que le jeûne de nourriture. L'absence de lien social va entraîner un manque qui va "taper sur le système" des Français, comme quand on ne mange pas", argue notre experte. Dans les deux cas, la privation a des conséquences physiques et psychologiques. "En plus du jeûne social, il y a un effet très pervers de la méthode du gouvernement que j'appelle "une claque, une caresse". Les mesures gouvernementales ne sont pas linéaires : on nous enlève nos libertés, on nous les rend en nous disant que ça va aller et finalement, on nous les supprime de nouveau. On retrouve donc nos libertés que par petites touches, ce qui est fatigant moralement. C'est le principe des régimes trop restrictifs qui autorisent de temps en temps une part de gâteau. Ces derniers font perdre le contrôle, agacent et augmentent l'état de lassitude, de frustration et de colère", décrit-elle. 

Qui est le plus à risque de présenter une fatigue pandémique ?

Tout le monde, quel que soit son âge, peut être sujet à la fatigue pandémique. Toutefois, certaines personnes sont plus touchées. C'est le cas :

  • Des étudiants qui, pour certains, arrêtent leurs études faute de motivation ou de moyens et n'arrivent plus à se projeter dans un avenir. Leur autonomie et leurs libertés sont supprimées. "Chez les étudiants, la colère est encore plus grande car ils ont un vrai sentiment d'injustice : ils sont un peu moins touchés par la pandémie sur le plan physique que les personnes plus âgées, alors qu'on leur demande de faire des efforts très importants", observe notre spécialiste. 
  • Des personnes qui sont en télétravail depuis très longtemps, qui peuvent avoir mal au dos, des problèmes pour dormir, qui ne voient plus leurs collègues et n'ont presque plus de liens sociaux.
  • Des personnes âgées qui sont isolées ou qui voient moins leurs proches. 
  • Des enfants qui peuvent vivre cette pandémie comme une période très stressante, avec des repères bouleversés. 
  • Des inactifs ou des personnes qui ont une situation financière très difficile,
  • Des personnes qui ont des antécédents de troubles psychologiques.

Quelles peuvent être les conséquences de la fatigue pandémique sur le long terme ?

La fatigue pandémique peut aboutir, sur le long terme à :

  • des troubles de l'anxiété généralisée,
  • des épisodes de dépression,
  • un isolement social,
  • des troubles du sommeil sévères,
  • des idées suicidaires.

On est à la limite entre ce qui est normal et ce qui est pathologique

Solutions et traitement : comment la vaincre ?

"Cette fatigue est difficile à appréhender car elle semble être naturelle face à cette crise : on est à la limite entre ce qui est normal et ce qui est pathologique, tient à préciser la psychiatre. Les personnes qui éprouvent cette fatigue ont l'impression que tout le monde est dans le même cas de figure et donc n'osent pas vraiment consulter. Cette fatigue s'apparente un peu à un état d'esprit, et on n'ose pas consulter pour un état d'esprit ! Sauf que cet état d'esprit peut conduire à des symptômes plus sévères. Ce n'est donc pas quelque chose qu'il faut laisser traîner", insiste le Dr Fanny Jacq. 

En parler. Il ne faut pas banaliser cet état et ne pas hésiter à en parler autour de soi, que ce soit à ses proches ou à un professionnel de santé (psychologue, psychiatre...). "En ce moment, ne pas aller bien n'est pas un tabou ! Après, tous les Français n'auront pas forcément besoin de consulter, cela va dépendre de l'environnement dans lequel on est. Une consultation peut être une bonne idée si on vit seul, si on est isolé, si on télétravaille depuis très longtemps, si on a des troubles du sommeil... La prévention n'est pas réservée à la gynécologie, à la dermatologie ou au dépistage du cancer... En psychologie aussi on peut faire des consultations préventives. Dans tous les cas, mieux vaut consulter une fois pour rien que de rester avec cette lassitude"

Se fixer des objectifs à court terme et ne pas se projeter trop loin (un ou deux mois maximum) afin de ne pas être déçu si nos plans venaient à changer. L'idée est de se concentrer sur ce qu'on peut maîtriser, c'est-à-dire l'avenir très proche. L'avenir à moyen et long terme est incertain et donc pas maîtrisable. 

► Apprendre à se faire plaisir avec des petites choses du quotidien : se balader pendant la pause déjeuner, cuisiner, prendre le soleil, faire des pique-niques, faire des visio avec ses proches, faire des jeux de société en ligne, écouter de la musique, bouquiner au soleil... nous permettent de tenir le coup. "Il faut essayer de trouver des ressources en nous qui nous procurent de la joie, du plaisir... On en a tous et on a tendance à les sous-exploiter", souligne notre interlocutrice. 

S'orienter vers des applications de santé psychologique ou de coaching (application gratuite Mon Sherpa, conçue notamment par le Dr Jacq, qui apporte un soutien psychologique au quotidien à travers des petits exercices ludiques et des activités de bien-être) et des livres de développement personnel qui vont permettre de gérer l'anxiété ou le stress liés à la situation sanitaire actuelle. 

Il existe plusieurs dispositifs d'aides, trop peu connus encore :

  • le numéro vert 0 800 130 000 (24h sur 24, 7 jours sur 7), créé par le gouvernement pour répondre à toutes les questions liées à la Covid-19 et pour apporter un soutien psychologique ;
  • le site psycom.org, site d'information proposant une information fiable, accessible et indépendante sur la santé mentale et les troubles psychiques ;
  • filsantejeunes.com et le numéro 0 800 235 236, accessible 7 jours sur 7 de 9h à 23h pour les jeunes de 12 à 25 ans ;
  • un espace dédié à la santé mentale sur le site internet de Santé publique France qui présente les données disponibles sur la santé mentale des Français et recense l'ensemble des dispositifs d'aide à distance, classés par populations

Merci au Dr Fanny Jacq, Médecin Psychiatre et directrice santé mentale de Qare.

Source : Pandemic Fatigue : reinvigorating the public to prevent Covid-19, Organisation mondiale de la Santé, Novembre 2020. 

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