Immunité croisée : c'est quoi, quel lien avec le Covid-19 ?

L'immunité croisée permettrait à un patient, atteint plus tôt dans sa vie par un virus, d'être immunisé contre un autre virus, proche du premier. De quoi s'agit-il concrètement ? Ce phénomène représente-il un nouvel espoir contre l'épidémie de Covid-19 ? Qu'en pensent les scientifiques ?

Immunité croisée : c'est quoi, quel lien avec le Covid-19 ?
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[Mise à jour le vendredi 31 juillet à 16h49] En l'absence de vaccin et de traitements efficaces, le principe de l'immunité collective serait la seule stratégie pour faire disparaître une épidémie. Mais pour développer une immunité et être protégée contre le Covid-19, la population doit développer des anticorps et donc être exposée au Sars-CoV-2, le virus responsable de l'infection. Pas forcément selon une équipe de scientifiques américains qui estime dans une étude que cette immunité collective serait en fait liée à une immunité croisée. De quoi s'agit-il ? Quel est le principe ? Pourrait-elle permettre de mettre un terme à cette pandémie mondiale ?

Définition : qu'est-ce qu'une immunité croisée ?

Pour comprendre ce qu'est l'immunité croisée, rappelons les principes de base de l'immunité. Le système immunitaire correspond à l'ensemble des mécanismes de défense de notre organisme. Lorsqu'il est attaqué, il déclenche une réponse immunitaire pour empêcher la pénétration ou la prolifération d'un agent infectieux dans l'organisme. Il existe deux types d'immunité : 

  • L'immunité innée qui est non spécifique à l'agent pathogène qu'elle combat. Elle correspond à la première ligne de défense de l'organisme : il s'agit de la peau, des muqueuses, des cellules macrophages et neutrophiles...
  • L'immunité acquise qui elle est spécifique et qui agit contre certains types de microbes ou d'agents pathogènes en faisant intervenir des cellules spécialisées appelées lymphocytes. Il en existe deux sortes. Les lymphocytes B produisent des anticorps capables de se fixer sur des protéines étrangères pour les détruire. Les lymphocytes T sont capables de détruire simplement par contact les cellules infectées par un virus. Ces deux types de lymphocytes sont dits "à mémoire", c'est-à-dire qu'ils sont capables de se souvenir des agents infectieux auxquels ils ont dû faire face. Donc lorsque l'agent pathogène tente une nouvelle fois de pénétrer dans l'organisme, la réponse immunitaire se fait plus rapidement. C'est d'ailleurs sur ce principe que repose le mode d'action d'un vaccin. 

L'immunité croisée agit sur le même principe que celui de l'immunité acquise, sauf qu'elle est en plus liée à un phénomène de réaction croisée. On parle de réaction croisée "lorsqu'un même anticorps est capable de se combiner à des antigènes différents mais dont les déterminants antigéniques sont très proches", indique le CHU de Rouen sur son site internet. Généralement, on observe des réactions croisées avec des bactéries d'espèces proches, Le phénomène d'immunité croisée permet ainsi de protéger l'organisme contre des pathologies similaires à la première infection. 

Exemple d'immunité croisée : la grippe saisonnière

Chaque année, le virus de la grippe saisonnière (influenza) mute et se réplique. Toutefois, "ces variations de mutation sont souvent mineures. Ceci explique qu'il peut exister une part d'immunité croisée avec des virus rencontrés lors des années précédentes", détaille le site scientifique Futura Sciences. Pour faire simple, grâce au phénomène d'immunité croisée, des personnes qui auraient déjà été exposées au virus de la grippe pourraient en partie être protégées contre des virus du même type

L'immunité croisée peut-elle protéger du Covid-19 ?

En l'absence de traitement ou de vaccin efficaces, la seule solution pour éradiquer un virus, comme celui responsable de la pandémie Covid-19, serait que la population développe une immunité collective, ce qui correspond au niveau de la protection immunitaire d'une population vis-à-vis d'un agent infectieux. L'immunité collective repose sur un principe tout simple : plus il y a de personnes infectées, plus ces personnes sont censées développer des anticorps contre l'infection et moins elles en contamineront de nouvelles. Au fil du temps, cette immunité collective permet de casser la chaîne de transmission du virus et d'éteindre la maladie. Toutefois, pour que cette stratégie fonctionne, il faut qu'un nombre important d'individus soient immunisés et donc infectés. Entre 50 et 60% selon les chercheurs. Or, pour le moment, moins de 5% de la population française (environ 2.8 millions de personnes) auraient été infectées, d'après les résultats d'une modélisation de l'Institut Pasteur publiée dans la revue Science le 13 mai dernier.

"L'infection par les coronavirus saisonniers n'offre pas une protection significative contre l'infection par le virus SARS-CoV-2" 

Pour autant, certains scientifiques estiment que de nombreuses personnes, qui n'ont pourtant jamais été contaminées par le Sars-Cov-2 (virus responsable de l'épidémie de Covid-19), auraient quand même réussi à développer des anticorps contre ce nouveau coronavirus, en étant exposée par le passé à d'autres coronavirus responsables de maladies bénignes comme un simple rhume par exemple. Cette immunité serait possible grâce au phénomène de réaction croisée, que nous avons expliqué ci-dessus. Dans une étude publiée le 14 mai 2020 dans la revue Cell, des chercheurs américains estiment que 40 à 60 % des individus seraient immunisés contre le Sars-CoV-2 sans jamais y avoir été exposés. Tout simplement car ils auraient auparavant été en contact avec des virus de structure cellulaire proche de celle du Sars-CoV-2. Mais selon l'Institut Pasteur, une telle immunité croisée n'est pas réelle, du moins chez les enfants. Un consortium de laboratoires de l'Institut Pasteur et de cliniciens de l'AP-HP, de l'Inserm et de l'Université de Paris ont conduit du 1er mars au 1er juin 2020 une étude dans 7 hôpitaux parisiens et de la proche couronne, auprès de 775 enfants (de 0 à 18 ans) Les résultats suggèrent que les enfants font des formes de Covid-19 souvent pas (ou peu) symptomatiques et développent des anticorps le plus souvent neutralisants. Mais "l'infection par les coronavirus saisonniers n'offre pas une protection significative contre l'infection par le virus SARS-CoV-2 et les autres maladies associées comme le syndrome apparenté à la maladie de Kawasaki " a commenté Marc Eloit, dernier auteur de l'étude, responsable du Laboratoire de Découverte de pathogènes à l'Institut Pasteur, dans un communiqué du 6 juillet. Cette étude confirme la très grande fréquence et le taux important d'anticorps contre les coronavirus saisonniers dans la population générale, ce qui n'empêche pourtant pas les infections par ces virus chaque hiver. " Si le virus de la Covid-19 se comporte comme les coronavirus saisonniers, cette observation interroge sur la capacité de la population à atteindre un niveau d'immunité suffisant pour empêcher la réapparition régulière de la maladie " conclut Marc Eloit.

Sources

- SARS-CoV-2 infection, antibody production and their neutralizing activity are not prevented by Seasonal Coronaviruses infection in children, MedRxiv, 30 juin 2020

- Institut Pasteur : Qu'est-ce que l'immunité collective ? - 15 avril 2020

- Etude "Targets of T cell responses to SARS-CoV-2 coronavirus in humans with COVID-19 disease and unexposed individuals", Alba Grifoni, revue Cell - 14 mai 2020.

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