Levothyrox : Merck condamné à verser 1 000 euros aux plaignants

La cour d'appel de Lyon a tranché : le laboratoire Merck, qui commercialise la nouvelle formule du Levothyrox, est condamné à verser 1 000 euros à chacun des 3 329 patients qui ont porté plainte pour "défaut d'information". Retour sur l'affaire.

Levothyrox : Merck condamné à verser 1 000 euros aux plaignants
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[Mise à jour le vendredi 26 juin 2020 à 10h57] Le laboratoire pharmaceutique Merck, qui commercialise la nouvelle formule du Levothyrox® est condamné à verser 1 000 euros à chacun des plaignants au titre de "préjudice moral", a indiqué leur avocat, Maître Christophe Leguevaques. La cour d'appel de Lyon a en effet conclu, jeudi 25 juin 2020, que le groupe avait commis "une faute" lorsqu'il a changé la formule de son médicament contre les troubles de la thyroïde et qu'il n'a pas informé les patients. Le directeur juridique de Merck, Florent Bensadoun, a estimé cette décision "totalement incompréhensible" et a annoncé que Merck allait se pourvoir en cassation. Pour rappel, plusieurs milliers de patients traités avec le nouveau Levothyrox se plaignaient de lourds effets secondaires (maux de tête, vertiges, insomnies...) et avaient porté plainte contre Merck en première instance, en mars 2019. Au terme du procès, les juges n'avaient reconnu aucune faute de la part du laboratoire. Convaincus du contraire, 3 329 patients ont fait appel et ont demandé une indemnisation de 10 000 par personne. Retour sur cette affaire.

Les dates clés de "l'affaire Levothyrox"

Tout commence en mars 2017. Le laboratoire Merck commercialise sa nouvelle formule du Levothyrox® suite à la demande de l'Agence nationale de sécurité et du médicament. Administré aux personnes souffrant de troubles de la thyroïde, le Levothyrox® permet de remplacer la thyroxine naturelle lorsque celle-ci n'est plus sécrétée en quantité suffisante par la thyroïde (en cas d'hypothyroïdie par exemple). Pourquoi avoir modifié la formule ? Le principe actif reste le même. Seul le lactose a été remplacé par du mannitol, un autre excipient, afin de "garantir une stabilité plus importante de la teneur en substance active (lévothyroxine) tout le long de la durée de conservation du médicament (car il pouvait y avoir des différences de teneur en lévothyroxine d'un lot à un autre ou au cours du temps pour un même lot)", atteste l'agence du médicament dans un communiqué. Et d'assurer que "ces modifications ne changent ni l'efficacité ni le profil de tolérance du médicament". Pourtant, par mesure de précaution, l'ANSM conseille à certains patients (ceux dont l'équilibre thérapeutique est particulière difficile à atteindre, ceux souffrant d'un cancer de la thyroïde ou d'une maladie cardiovasculaire, enfants et personnes âgées) de réaliser un dosage de TSH 6 à 8 semaines après le début de la prise de la nouvelle formule afin d'ajuster au besoin le dosage, et de signaler tout effet secondaire sur le site du Ministère de la Santé. Enfin, le format et les couleurs des boîtes du médicament ont été modifiés pour mieux informer les patients. 

Des patients se plaignent d'effets secondaires. 

  • Avril-Mai-Juin 2017. Alors qu'ils toléraient bien l'ancienne formule, des milliers de patients sous Levothyrox® nouvelle formule se plaignent d'effets indésirables (fatigue, prise de poids, perte de cheveux, problèmes digestifs, douleurs dans les jambes, problèmes de vue, pertes de mémoire ou déprime). Dans une lettre ouverte à Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, et une pétition en ligne lancée en juin regroupant plus de 40 000 signatures, les patients réclament un retour à l'ancienne formule du traitement. L'ANSM est claire : elle ne compte pas remodifier la formule et qualifie le changement de composition de "définitif". 
  • Août 2017, l'Agence du médicament est rassurante et publie sur son site une série de questions/réponses sur la nouvelle formule du Levothyrox à destination des patients et des professionnels de santé. Concernant les effets indésirables, l'ANSM se justifie : "Un réajustement posologique est parfois nécessaire avec la nouvelle formule mais l'équilibre une fois atteint sera maintenu".
  • Septembre 2017. la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, fait part de 9 000 plaintes de patients sous Levothyrox®. L'actrice Annie Duperey témoigne dans Le Parisien, pour déplorer l'apparition d'effets secondaires dont elle souffre depuis qu'elle prend la nouvelle formule du Levothyrox."Il n'y a pas de fraude, pas de complot, il n'y a pas d'erreur" rassure la ministre. "Il y a eu un problème d'information des malades. Les patients se sont trouvés surpris d'une formulation qui avait changé. Beaucoup d'effets secondaires seraient liés au dosage du médicament", justifie-t-elle. La pétition réclamant le retour à l'ancienne formule compte plus de 250 000 signatures. Une enquête préliminaire est en cours au pôle de santé publique du tribunal de grande instance de Marseille. 
  • Octobre 2017. Mise à disposition du médicament Euthyrox® dont la composition est identique à l'ancienne formule du Levothyrox®. 

19 cas de décès.

  • Janvier 2018. Plus de 17 000 signalements d'effets indésirables sont attribués à la nouvelle formule du Levothyrox®, selon un nouveau rapport de pharmacovigilance dévoilé le mardi 30 janvier par l'ANSM, dont 19 cas de décès. Fait surprenant : deux tiers des patients déclarent des effets indésirables alors que leurs dosages de TSH sont dans les normes attendues (sans déséquilibres thyroïdiens). Si aucune explication n'est avancée à ce jour, les auteurs de l'étude préconisent la mise en place d'un groupe de travail pour analyser ces données.

Des traces de métaux lourds dans la nouvelle formule du Levothyrox.

  • 6 mars 2018. Une information judiciaire contre X a été ouverte pour "tromperie aggravée, blessure involontaire et mise en danger d'autrui" dans le cadre de l'affaire du Levothyrox®. 7 000 plaintes ont été déposées. Les patients réclament des expertises médicales et espèrent "une formule qui convient à tout le monde"
  • Avril 2018. Le comité de suivi des médicaments à base de levothyroxine déclare avoir trouvé des traces de métaux lourds dans la nouvelle formule du Levothyrox et notamment la présence de "nanoparticules et des alliages fer-chrome, chrome-nickel, fer-chrome-silicium et ferrochrome-aluminium alors qu'on ne décèle que quelques débris d'acier dans l'ancienne formule" précise l'Association française des malades de la thyroïde (AFMT). L'AFMT estime que les très faibles quantités de métaux lourds sont insuffisantes pour envisager le changement de traitement pour qui le médicament est bien toléré. 
  • 14 juin 2018. L'ANSM confirme la présence de traces de métaux lourds dans la nouvelle formule mais elles "ne représentent pas en soi un défaut qualité ni un risque pour la santé dans la mesure où les concentrations sont inférieures aux seuils de sécurité établis par la communauté scientifique au plan international pour les médicaments". 
  • 5 juillet 2018. L'ANSM maintient ses positions : "Les informations mettant en cause la qualité de la nouvelle formule du Levothyrox sont infondées." Et souligne que l'Europe a rendu un avis favorable au lancement du Levothyrox® nouvelle formule dans 21 pays sur 28 en 2019.
  • Septembre 2018. Un rapport sur l'amélioration de l'information sur les médicaments est remis à la ministre de la Santé. Il pointe les failles en matières d'information et de communication, comme "l'absence d'anticipation et d'accompagnement", la communication de crise "artisanale" et "insuffisamment coordonnée" ou encore la "minimisation du ressenti des patients". Les auteurs réclament un "effort accru de transparence", ainsi que le lancement d'un site d'information "vulgarisé sur les médicaments" et une meilleure prise en compte des plaintes sur les réseaux sociaux. En réponse à ce rapport, Agnès Buzyn promet une information "plus accessible, claire et réactive" sur les médicaments et la mise en place d'une source unique et officielle d'informations publique sur le médicament. Il s'agira de sante.fr.  

L'Agence du médicament accusée d'avoir dissimulé plusieurs informations.

  • 28 septembre 2018, une pétition lancée par l'AFMT, remise à la ministre de la Santé, accuse l'ANSM d'avoir dissimulé plusieurs informations - dont le nom de l'entreprise et le lieu de fabrication du principe actif du Levothyrox, nouvelle formule - à l'avocat de plusieurs plaignants. L'ANSM dément dans un communiqué (datant du même jour) publié sur son site internet. Les patients qui ont déclaré à l'ANSM des problèmes de santé à cause du Levothyrox® nouvelle formule, via le formulaire de pharmacovigilance, sont aujourd'hui 30 000
  • 31 octobre 2018. L'ANSM confirme la mise à disposition en France en 2019 de l'Euthyrox® (médicament équivalent à l'ancienne formule de Levothyrox). Ces boîtes, importées par l'Allemagne, sont en priorité administrées aux patients n'ayant pas trouvé de solution pérenne. Le laboratoire Merck France a ainsi bien insisté sur le caractère transitoire de cette ancienne formule
  • 3 décembre 2018. Le procès au civil du Levothyrox s'ouvre à Villeurbanne (Auvergne-Rhône-Alpes). Au total, 4 113 plaignants accusent le laboratoire pharmaceutique Merck d'un "défaut d'information" au moment de la commercialisation de la nouvelle formule du médicament au printemps 2017. Les victimes réclament chacune une indemnité forfaitaire de 10 000 euros de dommages et intérêts en guise de "préjudice moral". 
  • Mars 2019. Le tribunal d'instance de Lyon estime que Merck n'a commis aucune erreur dans l'information donnée aux patients et explique que "la qualité et la valeur thérapeutique du médicament nouvelle formule" étaient "certaines". Les 4 113 victimes ne seront donc pas indemnisées
  • Juin 2019. Le rapport final d'une étude commandée par le ministère de la Santé est publié sur le site de l'Agence nationale de la santé et du médicament (ANSM). "Les résultats de cette étude ne fournissent pas d'argument en faveur d'une toxicité propre de la nouvelle formule du Levothyrox®" conclut-il.  Cette étude - qui portait sur 2 075 106 personnes traitées par Levothyrox® et âgées de 18 à 85 ans - n'a donc pas mis en évidence un risque augmenté de problèmes de santé graves (hospitalisations, décès, arrêts de travail...) au cours des mois suivant l'initiation de la nouvelle formule du traitement pour la thyroïde. En revanche, l'enquête a conclu à une augmentation des recours en soins ambulatoires (+2%) et de certaines prises de médicaments comme les benzodiazépines, des anxiolytiques qui agissent sur le système nerveux et sur les troubles du sommeil. 
  • Mercredi 8 janvier 2020 : Le ministère de la Santé annonce que le médicament Euthyrox® qui correspond à l'ancienne formule du Levothyrox® et qui était disponible depuis fin 2017 en France, sera définitivement retiré du marché en septembre 2020. Actuellement 110 000 Français sont traités avec, soit 3,7% des 3 millions de patients sous levothyroxine. Ils sont invités "à consulter leur médecin pour analyser leur situation, changer de traitement dans de bonnes conditions et éviter des situations potentielles de tension d'approvisionnement" indique le ministère. A compter de septembre 2020, les patients n'auront plus le choix que de s'adapter aux nouvelles formules.
  • Jeudi 25 juin 2020 : Lors du procès en appel, le laboratoire Merck est finalement condamné à verser 1 000 euros à chaque patient qui ont poursuivi la procédure de plainte. Les juges de la Cour d'appel de Lyon ayant reconnu que le laboratoire avait commis "une faute" lors du changement de formule de son traitement.