Les personnes rabaissées durant l'enfance affichent souvent ce comportement à l'âge adulte

Certaines phrases entendues pendant l'enfance ne disparaissent jamais vraiment. Une psychologue explique comment ces blessures invisibles peuvent continuer à façonner toute une vie.

Les personnes rabaissées durant l'enfance affichent souvent ce comportement à l'âge adulte
© tatyanagl/123rf

Les expériences répétées de dévalorisation ayant eu lieu durant l'enfance peuvent engendrer des formes d'auto-dépréciation à l'âge adulte. C'est essentiellement entre 7 et 10 ans que l'enfant commence à relativiser la parole de l'adulte. Un enfant avec une sécurité intérieure fragilisée peut rester emprisonné dans les paroles qui ont pu être faites de manière répétée durant l'enfance ("nul", "bon à rien", "espèce d'incapable"). "Les humiliations, dévalorisations ou critiques à répétition, surtout devant les autres, peuvent être dévastateurs non seulement durant l'enfance, mais aussi à l'âge adulte, développe Safia Metidji, psychothérapeute et psychologue clinicienne.

L'adulte qui a été rabaissé pendant l'enfance peut développer un sentiment d'illégitimité dans la vie personnelle et/ou professionnelle. "Il se sous-estime, se dit qu'il ne mérite pas d'être aimé ni d'être heureux, il se refuse par exemple à vivre une histoire d'amour ou à mériter un partenaire aimant. La personne peut se résigner à rester dans une relation d'emprise, toxique ou humiliante. Dans le domaine professionnel, elle peut se maintenir dans un poste professionnel en deçà de ses compétences, car elle n'ose pas quitter son emploi pour prétendre à d'autres opportunités, ne se sentant pas à la hauteur de la tâche", explique notre psychologue. Souvent aussi, les adultes qui ont été rabaissés durant l'enfance peuvent éprouver des difficultés à prendre des décisions ou à franchir le cap. "Ils se disent que de toute façon, leur choix sera mauvais. En cas de réussite, ce sera toujours grâce à une autre personne. En cas d'échec, la personne se tient pour seule responsable. Nous pouvons déceler des signes dépressifs ou une dépréciation de soi", ajoute Safia Metidji.

A l'inverse de la soumission, on peut observer une réaction agressive. "La personne est souvent sur la défensive, méfiante envers autrui, voire opposante envers soi-même. Elle est hypersensible au jugement et aux remarques des autres. Nous pouvons remarquer chez le patient une hypersensibilité particulièrement prononcée ou un sentiment d'être mal perçu, ou constamment mal jugé. Ces comportements peuvent mener à de véritables souffrances et avoir de lourdes conséquences, comme des troubles anxieux, allant jusqu'à un vécu persécutif. Ils peuvent aussi générer des problèmes de couple et au travail." De même, une dévalorisation répétée durant l'enfance peut aussi conduire à des comportements agressifs par "identification à l'agresseur". Le sujet s'approprie lui-même la violence subie pour la faire subir à quelqu'un d'autre et ainsi se sortir de la position de victime. C'est une forme de répétition comportementale, plus ou moins consciente.

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Les personnes qui ont vécu des disqualifications fréquentes durant l'enfance peuvent, de manière inconsciente, être prise dans des mécanismes de répétition. Sigmund Freud, au début du vingtième siècle, nommait cette forme de reviviscence traumatique la "compulsion de répétition" : ce qui n'a pas été élaboré psychiquement tend à se rejouer à l'âge adulte. "Cela peut sembler paradoxal, mais lorsque l'on a été confronté très tôt à des dévalorisations, voire à des humiliations répétées, on peut se retrouver à nouveau sous emprise de certaines relations qui réactivent ces scènes traumatiques. Il ne s'agit pas d'un choix conscient, mais d'une tentative psychique d'en modifier l'issue, développe notre psychologue clinicienne. C'est une tentative de rejouer le scénario pour en réchapper, mais l'angoisse est telle que la personne se retrouve à nouveau dans l'incapacité d'agir ou réagir. C'est le cas des couples au sein duquel un homme ou une femme est coincé.e avec un partenaire qui le dénigre régulièrement ou en permanence mais où à chaque tentative de séparation conjugale, une forme de pseudo-réconciliation se met en place, réenfermant à nouveau la personne dans une spirale toxique. Ce type de répétition ne traduit pas une volonté de souffrir, mais plutôt une difficulté à sortir d'un scénario psychique ancien, dont les affects restent actifs".

A l'inverse, certaines personnes rabaissées durant l'enfance parviennent à transformer ce vécu de violences par des voies plus créatives (domaine de l'art, telle que l'écriture, la peinture ou la musique) ou dans des voies plus sociales par un engagement politique, bénévole ou dans les métiers de l'aide… "C'est une forme de sublimation, qui transforme une souffrance psychique en une production symbolique et socialement valorisée. Elle peut également s'accompagner d'une réussite intellectuelle, sportive, ou familiale." De façon globale, l'experte souligne qu' "un même comportement à l'âge adulte peut avoir des origines très diverses et inversement, les mêmes événements vécus dans l'enfance peuvent donner lieu à des réactions très variées, Cette diversité est d'ailleurs parfois très visible au sein d'une même fratrie."

"Le psychologue n'est pas toujours le premier interlocuteur. Sortir de l'isolement, c'est pouvoir adresser son vécu à un autre, (proche, ami, ou collègue), capable d'offrir une écoute. Cela introduit un regard tiers et permet de ne plus rester seul face à ce qui a été vécu. Ce mouvement est un premier pas vers une demande de soin psychique, en ouvrant la possibilité de se dégager d'une forme d'aliénation au passé et à transformer le regard porté sur soi." Lorsque la personne n'a pas toutes les ressources personnelles, ni l'entourage pour le soutenir, un travail thérapeutique auprès d'un psychologue peut ensuite aider. Ce travail passe souvent par la narration lorsqu'elle est supportable : recontextualiser les événements, de replacer les paroles dans leur époque, leur contexte et dans l'histoire de ceux qui les ont prononcées. Au-delà de la narration, il existe d'autres formes d'expression plus artistiques ou des groupes de paroles par exemple.