"Je suis psychiatre et bipolaire" : Michaël témoigne sur son parcours hors du commun
Pendant des années, le Dr Michaël Sikorav a vécu avec un trouble bipolaire sans le savoir. Aujourd'hui psychiatre, il a choisi de mettre son expérience de la maladie au service de ses patients. Il livre un témoignage rare pour le Journal des Femmes.
La bipolarité est une maladie qui a des signes typiques repérés immédiatement par les psychologues, mais plus rarement par les personnes qui en souffrent. Michaël est atteint de bipolarité depuis son enfance et est aujourd'hui devenu médecin psychiatre. Comment est-ce possible ? Comment gérer les troubles de l'humeur et sa profession ? Il raconte son histoire auprès du Journal des Femmes.
Un enfant joyeux, social et très turbulent
Michaël grandit dans un foyer aimant et stable, avec un certain confort matériel. Dès l'enfance, il manifeste les symptômes d'un TDAH (trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité). "Il fallait tout le temps que je sorte dehors, sinon, j'étais difficile. Je me suis fracturé je ne sais combien de fois les os. Il y avait des moments où j'étais incapable de me calmer pour des choses anodines." Cet aspect de sa personnalité tranche avec l'enfant social et joyeux qu'il était alors. Il en est persuadé, son TDAH est le premier symptôme de sa bipolarité : "20% des bipolaires ont aussi un TDAH, je l'inclus dans mes premiers symptômes." Malgré un suivi thérapeutique, la maladie n'est pas envisagée. "Je ne régulais pas bien mes émotions. J'ai fait 8 ans de psychothérapie de manière décousue car quand j'allais bien, je considérais que je n'avais plus de problème. Personne ne m'a parlé de la bipolarité."
"On pensait que mes symptômes étaient liés à mon adolescence"
À 15 ans, Michaël traverse sa première lourde dépression. "Je pouvais rester des jours sans me laver. Mon besoin de bouger avait disparu. Je passais des heures cloué au lit. Je ne mangeais plus." Le diagnostic de trouble bipolaire n'est toujours pas posé, car l'adolescence offre des alibis évidents. "Au début, on se disait juste "Il n'est pas heureux en cours" et j'avais vécu une rupture sentimentale." Sans diagnostic, son parcours scolaire est juché d'embûches et ses enseignants ne perçoivent pas la gravité de la situation. "Les professeurs partaient du principe que j'étais un peu bête. J'ai appris qu'il y a des profs qui s'en foutent, des profs méchants et des profs très bien."
Des études de médecine entre dépression et phase "haute"
Au printemps, Michaël sort de dépression, mais ces périodes reviennent et entraînent parfois des idées suicidaires. Dans son livre, il explique ces alternances : "La dépression bipolaire n'a parfois rien à voir avec la tristesse. On peut être triste sans être en dépression, et être dépressif sans être triste. La manie est aussi très différente de la joie. On peut traverser une phase maniaque en étant déprimé, et les patients maniaques hospitalisés se plaignent souvent de symptômes dépressifs." Michaël parvient à décrocher son baccalauréat et commence des études de médecine. Son parcours oscille toujours entre phase de dépression et phase "haute".
"Je n'arrive pas à dormir, je n'arrive pas à m'arrêter, je réfléchis en boucle"
"Mon premier semestre était catastrophique et puis j'ai tout rattrapé en un mois, parce que j'étais en phase haute. Les informations rentraient mieux, c'était un coup de bol." Il décrit ainsi cet état : "Je n'arrive pas à dormir, je n'arrive pas à m'arrêter, je réfléchis en boucle, je n'écoute pas les gens. J'ai aussi des lubies, les jeux vidéo ou la musique. Je connais tout mieux que tout le monde et je suis tout le temps furieux." Après avoir réussi ses examens, il retombe dans une profonde dépression malgré une hygiène de vie saine. "J'étais pourtant vraiment bien : je faisais du sport, je mangeais sainement, j'avais une copine, un ami..."
Et en 2015, le diagnostic tombe. Michaël a 26 ans et est en dernière année d'externat psychiatrique. Il ne va pas bien. "J'étais à deux doigts de passer à l'acte. Je me suis rendu chez une psychanalyste. En 15 minutes, elle me dit : "Vous avez un trouble de l'humeur, allez voir mon collègue"." C'est un premier choc. Puis le second médecin lui confirme : "Vous avez un trouble bipolaire." La maladie n'avait jamais été envisagée "alors même que j'ai un père bipolaire qui a été suivi pendant des années" nous apprend-il.
La quétiapine stabilise son état "en deux jours"
Il faut des années pour retrouver un équilibre. "J'ai enchaîné les psychiatres et les médicaments qui ne marchaient pas. Mais si un médecin me disait quelque chose avec lequel je n'étais pas d'accord, je partais." Son état finit par se stabiliser à 28 ans, grâce à la quétiapine. "J'ai été mieux en deux jours. J'étais un peu effrayé parce que je me sentais heureux alors que cela faisait 10 ans que j'étais dans la même situation." Aujourd'hui, il suit toujours un traitement à base de quétiapine associé à des hormones thyroïdiennes, "efficaces contre la dépression". Sa femme joue un rôle clé dans son suivi : "Elle est devenue mon psychiatre : celle qui juge de la stabilité de mon humeur et de l'efficacité des traitements. Son évaluation a toujours eu la priorité sur la mienne."
"Être défoncé toute la journée à cause des médicaments est une expérience que tous les psychiatres mériteraient de découvrir"
Michaël a fait de son parcours une force en devenant psychiatre. "La maladie mentale me fascine. Je me suis dit : "Si je vois des jeunes qui sont comme moi à 15 ans, en errance, je vais leur faire gagner du temps et leur sauver la vie"." La psychiatrie est pour lui un mélange de rigueur et d'improvisation. "J'ai été victime de personnes qui ne se tenaient pas au courant des nouvelles études scientifiques. J'ai lu les études, mais j'ai aussi vécu les problèmes. Être défoncé toute la journée à cause des médicaments est une expérience que tous les psychiatres mériteraient de découvrir."
Michaël s'occupe de patients souffrant de troubles de l'humeur sévères ou psychotiques : bipolarités, dépressions résistantes, schizophrénie et apparentés. "Les patients qui n'ont besoin que d'un antidépresseur ou qui n'ont pas encore fait de psychothérapie sont redirigés vers des psychologues ou leur généraliste, je ne prends que des patients "résistants" - pour lesquels les traitements sont la seule solution." Il reçoit également des patients mineurs lorsqu'ils ont déjà eu un échec de prise en charge, "quand la psychothérapie n'a pas marché, et que c'est la dernière chance : moi ou rien".
Aujourd'hui, Michaël a 36 ans. Il se dit "stable et solide" : "Tout ce que la maladie m'a laissé, c'est une énergie que le commun n'a pas. Je n'ai pas d'effet secondaire, je n'ai pas de stigmate." Pour lui, "il faut que les professionnels de santé se forment". Quant aux patients, son message est simple : "J'aimerais leur dire qu'on n'a jamais tout testé, il y a toujours quelque chose à faire. Il y a de l'espoir, même si on ne s'en rend pas compte quand on va mal."
Merci au Dr Dr Michaël Sikorav, auteur de "Blouse blanche, idées noires" (éd.DBS). Propos recueillis le 30 mars 2026.
