Nicotine et coronavirus : pourquoi peut-elle protéger les fumeurs ?

Étrangement, la part des fumeurs parmi les personnes hospitalisées à cause du coronavirus est assez faible ce qui laisse penser à un rôle protecteur de la nicotine. Que disent les études ? Comment la nicotine bloquerait-elle le virus au niveau du cerveau ? Quelles précautions prendre avec cette hypothèse ?

Nicotine et coronavirus : pourquoi peut-elle protéger les fumeurs ?
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La nicotine protège-t-elle du coronavirus ? Cette hypothèse pouvait encore sembler saugrenue il y a quelques jours mais elle est analysée sérieusement au sein même de l'hôpital de La Pitié-Salpêtrière à Paris.

Moins de fumeurs parmi les patients Covid-19

Les données de plusieurs pays rapportent une faible proportion de fumeurs parmi les patients infectés par le Covid-19. En Chine, deux études publiées en février dans The Lancet et le New England Journal of Medicine montrent que cette population est moins infectée par le coronavirus. En France, l'AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) avance un taux de 8,5% de fumeurs sur 11 000 patients Covid-19 admis à l'hôpital début avril, alors que l'on recense 25,4% de fumeurs dans la population générale. "Les fumeurs quotidiens ont une probabilité beaucoup plus faible de développer une infection symptomatique ou grave du SRAS-CoV-2 par rapport à la population générale" déclare le Pr Zahir Amoura du service de médecine interne de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière dans les conclusions d'une étude publiée le 21 avril 2020. Menée auprès de 343 malades (âge médian de 65 ans), hospitalisés pour une infection Covid-19 (hors services de soins intensifs) et de 139 patients (âge médian de 44 ans), suivis en ambulatoire également contaminés mais avec des symptômes plus légers, cette recherche confirme que seuls 4,4 % étaient fumeurs quotidiens parmi les premiers et 5,3% parmi les seconds, soit " 80 % de moins de fumeurs chez les patients Covid que dans la population générale de même sexe et de même âge" remarque le médecin. 

Comment la nicotine pourrait protéger du Covid-19 ?

La nicotine empêcherait la fixation du coronavirus sur des récepteurs du cerveau.

Selon le Pr Amoura, "la nicotine et le récepteur nicotinique, et non la fumée de cigarette en soi, qui est responsable d'un très lourd fardeau de santé publique avec plus de 78 000 décès par an en France, peuvent être impliqués dans la voie menant à l'infection virale, et notamment dans les formes les plus graves de la maladie Covid-19". En fait, la nicotine se fixe sur des récepteurs nicotiniques présents au niveau du cerveau appelés "récepteur nicotinique de l'acétylcholine". Elle empêcherait alors la fixation du coronavirus SARS-CoV-2 sur ces récepteurs et limiterait sa progression dans l'organisme, ainsi que l'aggravation des symptômes. On sait que "le SARS-CoV-2 pourrait se propager à partir de la muqueuse olfactive, puis des neurones du tronc cérébral, allant dans certains cas jusqu'aux centres respiratoires. Il entre dans les neurones moteurs et se propage ensuite jusqu'au système nerveux central où il crée des troubles graves du comportement" rappellent l'Académie des Sciences, l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris et Sorbonne Université dans un communiqué. La nicotine réduirait l'hyper-inflammation présentes dans les cas graves de Covid-19. Pour valider toutes ces hypothèses, des patchs nicotiniques vont être administrés à des dosages différents dans trois essais, à l'hôpital de La Pitié-Salpêtrière à Paris. 

"Le tabac est responsable du décès de 8 millions de personnes par an dans le monde"

En attendant, pas question de se ruer sur les cigarettes ou les patchs nicotiniques (ou autres substituts nicotiniques), prévient l'Alliance contre le tabac dans un communiqué du 17 avril. Et pour les utilisateurs de nicotine non fumée (vapoteurs exclusifs et personnes en sevrage), qu'ils ne "s'attendent pas à être plus protégés que le reste de la population face à l'épidémie de COVID-19". L'association rappelle que "le tabac est responsable d'une pandémie entraînant le décès prématuré de 8 millions de personnes par an dans le monde" (plus de 70 000 en France) et que "si un effet protecteur de la nicotine vis-à-vis du COVID-19 reste à prouver, le rapport bénéfice/risque plaide largement en faveur de l'arrêt du tabac". Le ministre de la Santé Olivier Véran a aussi appelé à la prudence mercredi 22 avril lors des questions au gouvernement au Sénat, rappelant que "le tabac ne protège pas mais tue" et que la nicotine "n'est certainement pas un traitement d'automédication" . C'est une "piste intéressante" mais "attention" a-t-il martelé : "Quelqu'un qui n'est pas fumeur et qui met un patch à la nicotine va le sentir passer : vomissements, étourdissements, malaise."