Quels seront les effets psychologiques du déconfinement ?

Le 11 mai marque le début d'un potentiel déconfinement. Certains s'en réjouissent, d'autres appréhendent. Ce retour à la vie (presque) normale peut s'annoncer psychologiquement difficile. Comment s'y préparer ? Comment surmonter ses angoisses, sa peur des autres, d'être malade ou encore de retourner au travail ? Le psychothérapeute Bruno Vibert nous livre ses conseils.

Quels seront les effets psychologiques du déconfinement ?
© hbrhs - 123RF

[Mis à jour le mercredi 6 mai à 17h42] Le début du déconfinement est potentiellement prévu pour le 11 mai. Et ce retour à la vie normale ne sera probablement pas facile à appréhender et sans conséquence sur notre santé mentale. Peur de la contamination, attitude de jugement, panique dans les transports, longue réadaptation au travail, besoin de surconsommation... Les effets psychologiques du déconfinement sont nombreux. Néanmoins, soyons confiant : "L'humain est capable d'évoluer en permanence et de sortir de sa zone de confort. La majorité d'entre nous se réadaptera sans problème", pose d'emblée Bruno Vibert, psychothérapeute, qui nous livre ses conseils pour anticiper la situation et la vivre le plus sereinement possible. 

Comment surmonter sa peur des autres ?

"Quand l'humain a peur et se sent impuissant, il a tendance à juger, à devenir un peu plus méfiant et agressif."

Lorsque le confinement sera levé, nous allons pouvoir ressortir, reprendre les transports et re-fréquenter certains lieux publics, en respectant bien entendu la situation sanitaire. Nous allons recroiser d'autres personnes et "cela peut réveiller des angoisses, de l'anxiété ou des inquiétudes. En effet, "passer près de deux mois confiné et isolé, avec des interactions sociales extrêmement limitées n'est pas anodin et a des répercussions psychologiques", affirme Bruno Vibert. Il y a d'abord la peur d'être contaminé par quelqu'un et d'être malade car il y a très peu d'espoir que l'épidémie soit complètement finie. Cette crainte sera d'autant plus renforcée dans les transports en commun, un espace clos et anxiogène qui nous confronte à autrui et qui ne permet pas toujours la distanciation sociale recommandée. "Et quand l'humain a peur et se sent impuissant face à une situation incertaine, spontanément il a tendance à juger, à devenir un peu plus méfiant et/ou agressif. C'est très probable que l'on constate une hausse des sensations de jugement dans les lieux publics, des conduites d'évitement ou de rejet mais aussi des comportements agressifs envers les autres. En termes de sociabilité, le déconfinement aura des conséquences et risquera de créer insidieusement des petits groupes, qui font partie des mécanismes d'auto-protection", s'inquiète notre interlocuteur. On peut même craindre une augmentation des phobies sociales comme l'agoraphobie (peur de la foule, d'un lieu d'où il est difficile d'être secouru), l'anthropophobie (la peur des gens) ou la blemmophobie (peur du regard des autres, d'être jugé ou perçu comme anormal).

Comment se réadapter au travail ?

Même si nombreux sont ceux qui ont pu télétravailler de chez eux, les jours ou les semaines qui vont suivre le déconfinement vont marquer un retour physique au travail, du moins dans un environnement différent de notre domicile. "On a mis du temps à s'habituer à rester chez nous. Certains ont même apprécié être seuls, en comité restreint ou enfermés dans un cocon dans lequel ils se sentaient bien, préservés des agressions extérieures. Ce retour au travail peut être perçu comme un changement brutal dans le quotidien. Pourtant, il ne faudra pas essayer d'éviter les situations que l'on appréhende et il faudra se réhabituer progressivement à côtoyer un autre environnement, qui sera probablement anxiogène car marqué par une crise sanitaire d'ampleur mondiale", explique Bruno Vibert. 

Heureusement, "la sortie du confinement peut représenter un moment où les entreprises vont probablement envisager une autre façon de travailler et pourquoi pas être davantage à l'écoute de leurs employés. Le retour au travail est peut-être le moment de discuter avec sa hiérarchie pour voir ce qu'il est possible d'aménager (un télétravail, le suivi de formation, un mi-temps, une nouvelle façon de travailler...). Parfois, ce sont des choses auxquelles on pense depuis longtemps et dont on n'a jamais pu discuter avec son supérieur, car on a souvent tendance à répondre aux besoins de son entreprise et moins à ses propres besoins", affirme-t-il. Le déconfinement paraît ainsi un bon moyen de repenser sa façon de travailler, de se reconnecter à soi-même et de davantage connaître ses envies. 

Comportements impulsifs, excès, addictions... Comment s'auto-discipliner ?

Le déconfinement risque de favoriser les comportements impulsifs et excessifs.

Être obligé de rester à domicile n'est naturel pour personne et cette privation de liberté crée souvent des frustrations. Chaque individu a besoin d'exutoires, de se sentir libre de faire ce qu'il veut, de sortir s'il en a envie, de prendre l'air comme bon lui semble, d'acheter et de consommer ce qu'il veut. "Chez l'humain, surtout dans le peuple latin, quand on lui interdit quelque chose, ce dernier éprouve un besoin de surconsommation. Cet élan de surconsommation a notamment été visible dans l'Histoire, après les grandes crises ou une période de guerre. Le déconfinement risque alors de favoriser les comportements impulsifs et excessifs. Les envies seront propres à chacun mais globalement on aura plus envie de faire la fête, de voir ses amis, d'acheter dans les magasins, en somme, de rattraper le temps que l'on pensera avoir perdu pendant plusieurs semaines. C'est d'ailleurs un fonctionnement très freudien : lorsqu'on est privé de son quota de "nourriture" (comprendre la nourriture de l'esprit, le plaisir...) pendant un long moment, on surcompense", argue le spécialiste.

Il y a aussi un risque de voir un boom des addictions à l'alcool, aux drogues, aux écrans et aussi une recrudescence des pratiques sexuelles à risque. "Par exemple, avec la tendance des apéros en visio, les addictologues constatent déjà une hausse des addictions à l'alcool. Ce n'est pas anodin, le fait d'être enfermé et dénué de contacts sociaux peut pousser à compenser virtuellement et à boire plus que d'habitude. Et en cette période de confinement, l'alcool a été pour certains un moyen de mieux supporter le confinement, la solitude ou l'ennui et d'être moins ancré dans la réalité", argue-t-il. Malheureusement, "il y aura des conséquences dramatiques" et le nombre d'accidents (comas éthyliques, overdoses, accidents de la route, MST...) qui a pu baisser pendant le confinement va probablement bondir à la sortie du confinement. "Il va donc falloir s'auto-réguler, s'imposer des limites de consommation, en somme ne pas succomber à son instinct primaire", insiste le psychothérapeute. Concrètement, cela va passer par le fait de s'imposer des jours sans boire d'alcool, de se fixer des temps sans écran et des horaires de retour à la maison par exemple...

4 conseils de psy pour mieux vivre le déconfinement

Les stades psychologiques du déconfinement

"Face à un événement traumatisant ou qui bouleverse sa vie quotidienne, l'être humain a tendance à traverser de différents stades psychologiques, étape par étape. La durée de ces phases peut varier d'un individu à l'autre, mais leur évolution suit globalement la même chronologie", précise Bruno Vibert :

  • Une phase d'inquiétude "qu'on a déjà connue à l'annonce du confinement et qu'on va revivre à la sortie du confinement"
  • Une phase d'opposition "visible pour tous changements. Ici, c'est la peur de l'inconnu qui parle"
  • Une phase d'acceptation "qui intervient après avoir trouver du recul et des bénéfices à la situation nouvelle"
  • Une phase de découverte "où on va ouvrir les yeux sur la nouveauté et avancer vers des nouveaux projets"
  • Prendre le déconfinement comme une opportunité : "Envisagez cette période de manière positive, comme une chance de se poser les bonnes questions et de s'écouter. Ce déconfinement peut être le moment de faire le point sur ce dont on a envie, tant dans sa vie professionnelle que personnelle, de mieux se connaître, de davantage s'écouter et d'avoir plus conscience de soi. Le déconfinement est une période qui ouvre le champ des possibles et qui permet des remises en questions positives" argue notre interlocuteur. 
  • Avoir des projets : "Il faut bien comprendre que cette période, certes inédite et pleine d'incertitudes, est temporaire. Dans la vie, rien ne dure. Je conseille donc de vous concentrer sur des projets que vous pourrez mettre en place après le déconfinement et de les envisager vraiment, sans attendre, car ils seront à un moment donné réalisables et concrétisables. Se fixer des projets permet de comprendre que cette situation est un passage et non quelque chose d'éternel. Il y a d'ailleurs une très jolie citation d'Héraclite qui dit "rien n'est permanent sauf le changement", rassure le psychologue. Concrètement, listez vos projets (ça peut être de changer de travail, d'acheter un bien immobilier, d'organiser un voyage, de se lancer dans une association caritative, de débuter une nouvelle activité physique...), écrivez-les si vous en ressentez le besoin, parlez-en à vos proches et renseignez-vous de manière concrète. 
  • Se rassurer. "Pendant une période où il faut constamment faire face à ses inquiétudes et à son anxiété, il faut essayer de trouver des solutions rassurantes. Avoir peur est totalement légitime dans un contexte comme celui-ci, mais il ne faut pas hésiter à s'équiper pour se rassurer, Pour cela, il faut se demander de quoi a-t-on réellement peur et mettre tout en place pour minimiser cette appréhension", conseille notre psychologue. Par exemple, si on a peur de la contamination, on va tout faire pour se protéger davantage, mettre un masque et des gants, maintenir une distanciation sociale, se laver les mains après chaque sortie... Si on a peur de prendre les transports, on peut essayer de trouver un covoiturage pour les premiers jours. Quelles que soient nos peurs, il ne faut pas hésiter à en parler à son entourage pour avoir un soutien émotionnel. "Le message clé, c'est d'essayer de ne plus placer ses inquiétudes en faiblesse, mais de les ériger en forces", poursuit-il. 
  • Réinstaller des rituels et des habitudes. "Le confinement a bouleversé nos repères et nos buts quotidiens. Le fait d'aller travailler, d'emmener les enfants à l'école, de faire des activités donnent un objectif dans sa journée, un cadre et une routine qui permettent de se réguler et de s'épanouir. Il va donc falloir remettre en place, si cela a été chamboulé, des horaires fixes de lever, de coucher et de repas, un temps pour se préparer et s'habiller, des rendez-vous hebdomadaires (activité physique, tâches ménagères...) ainsi que des moments pour soi. Par ailleurs, il y a aura une phase de deuil à faire : accepter que son quotidien sera à nouveau chamboulé et que sa vie ne sera plus exactement la même que celle d'avant. Certes, on va y retrouver certains aspects, mais peut-être pas tous. Par exemple, on va pouvoir sortir ou retrouver du lien social, mais pas de la même façon. Et ça, il faut en avoir pleinement conscience et essayer de l'accepter" prévient le psychothérapeute.

Lancée début avril par le SAMU Social International et l'Association les Transmetteurs, SOS Confinement est une plateforme d'écoute téléphonique gratuite qui fonctionnera plusieurs mois au-delà du 11 mai, depuis le numéro gratuit : 

0 800 19 00 00

Merci à Bruno Vibert, psychothérapeute.

Gestion de l'épidémie