D'où vient l'expression "être dans le coaltar" ?
Cette expression est fréquemment utilisée après une sieste ou une mauvaise nuit, pour dire qu'on est mal réveillé ou encore à moitié endormi... mais son origine est éloignée du sommeil.
Dans le paysage des expressions françaises, certaines possèdent une image très parlante. C'est le cas de l'expression "être dans le coaltar". Aujourd'hui passée dans le langage courant (quoi qu'un peu désuet), on l'emploie en cas de réveil difficile, quand on n'arrive pas à émerger, après une sieste un peu trop longue, une nuit blanche ou tout simplement pour décrire une sensation de brouillard mental. Si le sens est clair pour tous, son origine n'est souvent pas connue.
Première chose à admettre : peu de gens connaissent l'orthographe du mot "coaltar". Pour cause, ce mot n'est pas français mais anglais. C'est la combinaison des deux mots : "coal" qui signifie "charbon" et "tar" (que l'on retrouve dans "tarmac") qui signifie "goudron". Charbon et goudron, quel lien avec le sommeil ? À l'origine, le coaltar est un liquide visqueux, noir et collant issu de la distillation de la houille. Au XIXe siècle et au début du XXe, il était massivement utilisé pour protéger la coque des bateaux, imperméabiliser les routes ou encore pour traiter les poteaux télégraphiques, explique le Dictionnaire Historique de la langue française (Alain Rey/Le Robert).
L'expression "être dans le coaltar" s'est ainsi construite sur une métaphore physique très simple. Être "dans le coaltar", c'est symboliquement avoir l'impression de nager dans une substance épaisse et collante qui ralentit tous les mouvements et perturbent les pensées. Comme ce produit est d'un noir profond, l'idée de "ne rien y voir" ou d'avoir les idées embrumées s'est naturellement imposée.
Enfin, les vapeurs de goudron sont fortes, âcres et entêtantes. Respirer ces effluves sur les chantiers ou les ports provoquait souvent des étourdissements et des nausées, plongeant les individus dans un état second, proche de l'ivresse ou de l'hébétude. C'est assez ironique : alors que le mot coaltar vient directement de l'anglais, les anglophones n'utilisent absolument pas l'expression "to be in the coaltar" pour parler de leur fatigue ! Pour traduire cette sensation de brouillard mental ou de réveil difficile, ils utilisent l'expression "to be in a fog" ou "to be groggy".
Si le produit chimique a aujourd'hui largement disparu de nos vies, l'image, elle, reste d'une efficacité redoutable. Elle rejoint d'autres locutions comme "être dans le pâté", "être dans le cirage" ou "avoir la tête dans le gaz" et illustre cette fascinante capacité de la langue française à transformer des résidus industriels en nuances de l'âme et du corps. Ainsi, lorsque nous émergeons péniblement d'une nuit trop courte, nous portons sans le savoir l'héritage des marins et des ouvriers du siècle dernier, englués dans le charbon.
