"On m'a dit : tu es grosse, qui voudra de toi ?" De victime à porte-voix, le combat d'Anne-Sophie Joly
À l'occasion de la Journée mondiale de l'obésité, Anne-Sophie Joly, présidente du CNAO (Collectif National des Associations d'Obèses), nous livre un témoignage poignant sur son parcours avec la maladie. Car, oui, l'obésité est bien une maladie.
Les chiffres sont inquiétants même si personne ne veut les voir ou y prêter l'attention qu'ils méritent. En France, 10 millions de personnes souffrent d'obésité soit presqu'un Français sur sept. En 2030, donc dans seulement quatre ans, ce même chiffre sera porté à 20 millions de Français. Et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent encore : "L'obésité n'est pas un choix personnel, c'est une maladie" clame Anne-Sophie Joly, présidente du CNAO (Collectif National des Associations d'Obèses). Une maladie avec laquelle elle vit depuis l'adolescence. Elle raconte son combat courageux au Journal des Femmes.
"J'ai une génétique d'obésité de par mon père. À la naissance, il y avait déjà un historique et un paramétrage", explique Anne-Sophie, aujourd'hui âgée de 55 ans. Mais la génétique n'explique pas tout. Pas d'allaitement maternel, puis un traumatisme profond : la séparation de ses parents à quatre ans. "Je n'ai vu ni père ni mère de 4 à 6 ans. On était au début des années 70, j'ai été placée chez ma grand-mère, mise à l'écart." Ces blessures resurgiront à l'adolescence. À 17 ans, Anne-Sophie décide de suivre sa voie, contre l'avis de sa mère qui voulait qu'elle devienne secrétaire. Elle s'engage dans une prépa aux Beaux-Arts, puis huit ans d'études pour devenir architecte d'intérieur spécialisée en monuments historiques. "Ma mère me disait : on te laisse une chance mais si tu loupes tes partiels, tu reviens à la maison." La pression est immense et Anne-Sophie bûche "comme une cinglée". "Entre le stress des études et la compréhension de ce qui s'était passé durant mon enfance, la nourriture a été l'antidépresseur."
"C'est quoi ça ? On n'est pas au zoo"
Diplômée à 26 ans, Anne-Sophie se heurte à la réalité brutale du monde du travail. "Elle est grosse, elle s'habille mal – parce qu'il n'y a pas de vêtements à votre taille – et elle ne peut pas représenter un cabinet d'archi. Voilà ce que les gens se disaient en me voyant." Elle finit par intégrer un cabinet, mais avec une consigne claire : "Reste sur ta planche à dessin et surtout ne croises personne d'autre." Un jour, elle remplace un collègue malade sur un chantier. Les auto-entrepreneurs se moquent d'elle dès son arrivée. "Mais au fur et à mesure de la visite, je voyais les mecs de 60 ans commencer à regarder leurs pieds. "Sous ses airs de grosse, elle en a sous les cheveux" se disaient-ils." Ils finissent par la réclamer aux réunions suivantes ce qui ne plait pas à l'architecte. Elle réclame une embauche en CDI. Son employeur réagit alors avec un chantage ignoble : "Si tu veux que je t'embauche, droit de cuissage. Tu es grosse, qui voudra de toi ?" Anne-Sophie refuse et claque la porte.
Las de ce milieu, elle intègre l'univers de la presse médicale. Mais là encore, la violence verbale survient très rapidement. "La boss m'a regardée, m'a toisée de la tête aux pieds et m'a dit "C'est quoi ça ? On est en presse, pas au zoo"." Anne-Sophie a 27 ans. Elle fait ses preuves et finit par être embauchée. En revanche, la consigne est la même : "Je dois rester au bureau et ne pas aller sur les salons. Les clients ne devaient pas me voir." Elle s'impose progressivement par ses compétences et reste 18 ans dans la presse médicale.
"Bouge la grosse" : les insultes perdurent
Aujourd'hui présidente du CNAO, Anne-Sophie a conquis une légitimité professionnelle mais les humiliations n'ont jamais cessé. "C'est tous les jours", confie-t-elle. Il y a trois ans, en vacances en Bretagne avec son mari avocat et son fils, elle assiste à une scène révoltante. Sur le marché, elle entend un client dire à un traiteur en situation d'obésité : "Je voudrais un morceau de lard mais pas aussi gras que vous." Anne-Sophie intervient. Le vieil homme lui répond : "Vous, la grosse vache, je vous ai rien demandé." Elle sort son dictaphone : "Écoutez, vous allez me répéter tout ça, je vais l'enregistrer et porter plainte." Le ton monte. "Le monsieur m'a dit "bouge la grosse", raconte-t-elle. Le couple prend la fuite devant la menace de plainte. "J'ai mis trois jours à décolérer."
Les mentalités ont encore du mal à évoluer : "Certaines personnes ont compris que ce n'était pas un choix personnel d'être obèse mais pour d'autres, on est les sept pechés capitaux, on manque d'intelligence, on est des faignants, des gens pas propres, pas intelligents et ça vaut pour toutes les couches sociales et niveaux professionnels." Grâce au CNAO, des avancées ont été obtenues sur l'obésité, "un plan présidentiel sous Nicolas Sarkozy, des États généraux de l'obésité sous Emmanuel Macron et une charte alimentaire à l'Arcom". Mais Anne-Sophie en veut davantage : "Je réclame haut et fort un plan interministériel sur dix ans renouvelable, comme le plan cancer."
"Quand on est un arbre, on n'est pas un roseau"
À tous les malades, elle fait passer un message clair : "Il faut accepter qui on est, travailler sur ses forces et pas sur ses faiblesses. Les faiblesses, il faut les accepter et mettre en avant ce qui est le plus fort chez soi et arrêter de se comparer aux autres. Quand on est un arbre, on n'est pas un roseau." Côté alimentation, elle déconseille les régimes restrictifs ou à la mode et "surtout jamais de régime seul parce que vous allez entrer dans une spirale de prise de poids. Le corps se souvient de tout." Elle prône le "rééquilibrage alimentaire" avec une cuisine maison : "Dès lors que vous perdez 5% de votre poids, vous baissez de 30% vos comorbidités."
Autre conseil et pas des moindres : se faire aider de la psychologie. "Il n'y a pas de honte à aller voir un psy. Ça va être votre plus grosse chance. La psy m'a énormément sauvée. Ça permet de dire : ça, c'est à moi de le porter, ça, ce n'est pas à moi de le porter." Ça permet aussi de s'éloigner des mauvaises personnes. "Il faut dégager les toxiques, clame Anne-Sophie. Demandez-vous : "Est-ce que je dois faire avec ou pas, est-ce que je peux faire sans ou pas ?" Dégagez les toxiques et vous verrez, votre poids va descendre." Enfin, elle lance un appel à la société : "Arrêtez de ne pas vouloir voir l'évidence. Ayez de la bienveillance, ayez de l'humanité. C'est plus facile de vouloir détruire quelqu'un que de se lever et de l'aider." Et ça peut sauver une vie.
Merci à Anne-Sophie Joly, présidente du CNAO (Collectif National des Associations d'Obèses). Propos recueillis le 26 février 2026.