Le pervers narcissique est un individu incapable de considérer l'autre autrement que comme un objet. En couple, au sein de la famille ou même au travail, "il vient panser les blessures et donner un shot d'ocytocine qui va contribuer à créer un attachement et une addiction", nous explique Sophie Canaguier, thérapeute spécialiste des traumatismes et des relations toxiques. Sa spécificité est de porter un masque qui finit toujours par tomber. Voilà ce qu'il se produit lorsque cette façade se fissure enfin.
"Il y a deux types de pervers narcissique : la version grandiose et la version vulnérable", nous apprend Sophie Canaguier. Si le profil grandiose séduit par son charisme qui captive les foules, le vulnérable donne plutôt envie de le protéger. Pourtant, ce dernier "peut être parfois plus dangereux, dans le sens où on le voit moins venir", prévient la thérapeute. En se montrant fragile, "la victime va se dire inconsciemment qu'elle est en sécurité", et à son contact, "va réveiller son instinct de protection".
Qu'en est-il du masque ? "C'est une façade qu'ils ont construite", explique la thérapeute. Il s'agit seulement d'une étape dans leur parcours de manipulation, leur permettant d'obtenir de l'admiration, des avantages et d'installer leur contrôle sur les autres. En réalité, "ce masque les protège d'une estime de soi qui est totalement fragile et qui dépend du regard extérieur. Mais ils ne l'admettront pas". Ce déguisement tombe lorsque la phase de séduction est terminée. L'emprise est alors ancrée par un événement scellant l'engagement (mariage et grossesse dans le couple par exemple). C'est le signal que le manipulateur n'a plus besoin de séduire. "Les victimes se culpabilisent beaucoup par la suite de ne pas avoir vu, mais en réalité, si tout était visible dès le début, elles seraient parties."
Une fois l'illusion brisée, le pervers narcissique déploie des comportements d'une extrême violence psychologique. Il n'hésite pas à remplacer brutalement sa victime par une autre personne (il en a toujours plusieurs sous le coude) pour renouveler son approvisionnement narcissique. S'il souhaite reprendre le contrôle, il peut la remettre dans ses filets en simulant de faux regrets ou en jouant les martyrs auprès de l'entourage. Pour susciter la jalousie, il peut introduire une autre personne dans la relation. Il peut aussi devenir glacial et punir par le silence, le mépris, la dévalorisation constante ou des explosions de rage narcissique. Lorsque la fissure survient en public, il orchestre une campagne de dénigrement et réécrit les faits pour manipuler la réalité. Enfin, il peut pousser le vice jusqu'à l'abus procédural devant la justice, inversant méthodiquement les rôles : "Je nie, je t'attaque. Je suis la victime, tu es le coupable."
Du côté de la victime, le choc de la fin de l'illusion provoque une sidération et une très grosse fatigue. "Le corps sait déjà quelque chose, mais la tête a du mal à intégrer l'information, elle a besoin de preuves", détaille la spécialiste. Déstabilisée, la cible cherche désespérément à retrouver la version aimante des débuts, ce qui "active un circuit dans le cerveau de punition-récompense". Épuisée nerveusement, elle paraît instable alors que le pervers narcissique garde son sang-froid, "c'est une double peine".
Pour sortir de ce schéma, l'experte conseille de "ne jamais couper le contact avec l'entourage" et de "toujours garder une personne ressource, même si ce n'est pas une amie, à qui elle ne cache rien", afin d'éviter le déni. Pour se reconstruire, une thérapie est indispensable afin de réinverser le fonctionnement du cerveau. En effet, "la victime est complètement déréglée", observe Sophie Canaguier. "C'est comme si votre radar était branché sur l'intensité et plus sur la sécurité. Pour le système nerveux, le familier, c'est ce qui est intense." Enfin, elle recommande de "ne pas attendre que le narcissique admette et que les gens vous croient", car chercher à se justifier ne fait qu'alimenter l'épuisement voulu par le manipulateur.
Merci à Sophie Canaguier, thérapeute spécialiste des traumatismes et des relations toxiques, et autrice de "Tu ne m'auras plus" (éd Eyrolles).