Bisphénol S : plus toxique que le bisphénol A ?

Biberon, bouteille d'eau, vaisselle en plastique, boîte de conserve... Le bisphénol S (BPS) remplace le bisphénol A depuis 2015 dans de nombreux contenants et emballages alimentaires. Une récente étude affirme pourtant qu'il serait tout aussi dangereux. Explications de Karine Audouze, chercheuse à l'Inserm.

Bisphénol S : plus toxique que le bisphénol A ?
© Graletta - 123RF

Définition : qu'est-ce que le bisphénol S ?

Le bisphénol S (ou BPS) est un composé chimique de synthèse qui appartient à la famille des bisphénols. Il sert à la fabrication de certains plastiques de type polycarbonate et de résines "époxy". Depuis 2015, il remplace le bisphénol A, une substance classée comme perturbateur endocrinien par l'Agence européenne des produits chimiques et qui est désormais interdite dans les emballages et contenants alimentaires. 

Dans quels produits le trouve-t-on ?

"Après l'interdiction du bisphénol A dans les emballages et contenants alimentaires en 2015, il a fallu trouver une molécule aux propriétés relativement similaires pour le remplacer. Le bisphénol S apparaissait alors comme une alternative", indique Karine Audouze, chercheuse en bio-informatique à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) dans une unité spécialisée en toxicologie. Depuis, le bisphénol S entre dans la composition de nombreux plastiques de contenants et d'emballages alimentaires. On le trouve dans des produits de la vie courante comme des biberons, de la vaisselle en plastique, des boîtes et récipients pour micro-ondes ou pour conserver les aliments, mais aussi dans des bouteilles d'eau, des boîtes de conserve, des canettes et dans les tickets de caisse. "Le problème est que les molécules qui composent ces plastiques migrent vers l'alimentation sous l'effet de la chaleur. Elles sont ainsi ingérées par l'organisme et se retrouvent dans le sang. Par ailleurs, les bisphénols s'accumulent particulièrement dans les graisses des aliments et dans les cellules graisseuses du corps humain et peuvent donc être stockés sur le long terme", indique Karine Audouze.

Toxicité, effets sur la santé... Que reproche-t-on au bisphénol S ?

Les perturbateurs endocriniens sont des substances capables d'interférer avec notre système hormonal.

Dans une étude* publiée le 17 juillet 2019 dans la revue Environmental Health Perspectives, des chercheurs franco-canadiens ont pointé du doigt la toxicité du bisphénol S. Ces scientifiques ont choisi de réaliser des tests sur des porcelets, des animaux ayant un système digestif très proche du nôtre. Ces cochons ont reçu des injections de composés contenant du bisphénol A et du bisphénol S. Résultats :

  • Le bisphénol S a entièrement été absorbé par l'organisme alors que le bisphénol A n'a été absorbé qu'à 77%.
  • Seulement 41% du bisphénol A a été excrété après être passé par l'intestin et le foie.
  • Le bisphénol S a mis 3,5 fois plus de temps que le bisphénol A pour ne plus être détectable dans le sang.

"Le remplacement du bisphénol A par le bisphénol S multiplie par environ 250 les concentrations dans le sang d'une substance hormonalement active"

A l'issue de leurs tests, les chercheurs ont pu montrer que le bisphénol S "persistait plus longtemps dans l'organisme et à des concentrations beaucoup plus élevées" que le bisphénol A. Ainsi, "le remplacement du bisphénol A par le bisphénol S conduit à multiplier par environ 250 les concentrations dans le sang d'une substance hormonalement active", précise Véronique Gayrard, co-auteure de l'étude. "Nous avons juste étudié l'exposition à ces produits mais pas sa dangerosité pour la santé. Les données toxicologiques sont encore insuffisantes pour évaluer le danger associé mais nos résultats pourraient permettre d'éviter une substitution regrettable", tient toutefois à préciser Véronique Gayrard. 

"On a très peu de recul par rapport à ces substances"

"Concrètement, on reproche au bisphénol S d'être encore plus dangereux que le bisphénol A car on le retrouve plus longtemps dans l'organisme à des concentrations plus élevées. Mais il faut savoir qu'il n'y a pas que le bisphénol S qui est pointé du doigt. Il existe une dizaine de bisphénols dont on ne connaît pas vraiment la toxicité sur la santé et qui entrent malgré tout dans la composition de plastiques utilisés dans la vie courante, complète la chercheuse de l'Inserm. C'est notamment le cas du bisphénol F qui est utilisé dans de nombreux contenants et emballages alimentaires." 
Des risques sur la fertilité et le système métabolique ? Pour déterminer les risques sur la santé avec exactitude, il faudrait connaître précisément le mécanisme d'action des bisphénols. Toutefois, "étant donné que le bisphénol S est une molécule qui est structurellement très proche du bisphénol A, on peut suspecter que ses mécanismes d'action biologique sont les mêmes ou très similaires à ceux du bisphénol A, et donc qu'il pourrait être considéré comme un perturbateur endocrinien, avec des effets connus sur la reproduction (infertilité du fœtus ou de l'enfant à naître), le métabolisme (obésité...) et le cerveau...", indique notre interlocutrice. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que les bisphénols S et F font parler d'eux. En 2015, une étude française menée sur des rongeurs a montré qu'ils présentaient "des effets nocifs" sur la santé humaine et ne constituaient pas "des alternatives sûres au bisphénol A". En 2017, une étude américaine menée sur des souris a également montré que le bisphénol S posait un risque pour la santé reproductive. "Le problème, c'est qu'il n'y a actuellement pas de tests sur l'homme qui garantissent l'innocuité des bisphénols avant leur mise sur le marché. On a finalement très peu de recul par rapport à ces substances", regrette la spécialiste. 

Des tests pour mieux identifier les perturbateurs endocriniens 

Lancé depuis janvier 2019 et coordonné par l'Inserm, un projet européen baptisé OBERON a pour but de développer des batteries de tests afin d'identifier avec plus de précision et de certitude les perturbateurs endocriniens dont les bisphénols. "Ces tests sont notamment axés sur les effets de ces potentiels perturbateurs endocriniens sur le système métabolique et permettent de préparer la validation des tests plus prometteurs, à l'échelle européenne", conclut la chercheuse qui assure la coordination de l'ensemble des équipes pendant 5 ans. 

Quelles alternatives aux bisphénols ?

"En attendant d'en savoir un peu plus sur les effets éventuels du bisphénol S sur la santé, les consommateurs peuvent éviter d'utiliser des contenants en plastique et opter pour des contenants en verre, en silicone ou en céramique par exemple, conseille la chercheuse. Si on fait chauffer des aliments dans des contenants en verre, il n'y aucun risque de migration". Troquez donc vos bouteilles en plastique contre des gourdes en inox, vos tupperwares© contre des récipients en verre, ou encore votre film alimentaire contre des films lavables et réutilisables à base de cire d'abeille. 

Interdiction, réglementation... Le bisphénol A en 6 dates-clés

  • Depuis juillet 2010, la France suspend la commercialisation des biberons contenant du bisphénol A en France.
  • En janvier 2011, cette mesure s'étend à toute l'Union européenne. En parallèle, l'Anses recommande une réduction des expositions au bisphénol A, notamment par sa substitution dans les matériaux au contact des denrées alimentaires.
  • Le 24 décembre 2012 (loi française n° 2012-1442), le bisphénol A est interdit dans la composition des biberons et des contenants alimentaires en plastique pour les enfants de moins de 3 ans. Le texte étend par ailleurs l'interdiction du bisphénol A aux maternités et aux services de néonatologie et interdit les collerettes de tétines et de sucettes ainsi que les anneaux de dentition pour bébés contenant du bisphénol A. 
  • En 2015, l'interdiction nationale est généralisée aux conditionnements (emballages et contenants) entrant directement en contact avec les denrées alimentaires.
  • En février 2017, le bisphénol A est suspecté d'être une substance "extrêmement préoccupante" par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses)
  • Le 14 juin 2017, le bisphénol A est reconnu comme perturbateur endocrinien pour la santé humaine par le comité des Etats membres de l'Agence européenne des produits chimiques. 

Source : • *Etude menée par l'équipe Gestation et perturbateurs endocriniens de l'Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse (ENVT) et du laboratoire Toxalim (ENVT/Inra/Toulouse INP Purpan/UT3 Paul Sabatier), en collaboration avec les Universités de Montréal et de Londres. 

Site du Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire

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