Orthorexie : quand l'envie de manger sain vire à l'obsession !

Vous contrôlez la qualité de tout ce que vous mangez, décryptez chaque étiquette alimentaire et êtes obnubilée par le fait de manger sain en adoptant les aliments "healthy" type baie de goji, avocat et graines ? Vous souffrez peut-être d'un trouble alimentaire appelé "orthorexie". Eclairage de Karen Demange, psychologue clinicienne.

Orthorexie : quand l'envie de manger sain vire à l'obsession !
© Aleksandr Davydov - 123RF

Qu'est-ce que l'orthorexie ?

On connaît bien l'anorexie et la boulimie, beaucoup moins l'orthorexie. "Il s'agit d'un ensemble de pratiques, de comportements et de modes de pensées qui sont à mi-chemin entre la phobie (la peur de l'alimentation), l'obsession et le trouble alimentaire lié au corps et au poids", définit d'emblée Karen Demange, psychologue clinicienne spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire. "L'orthorexie est donc un "trouble-carrefour" qui est entré dans le langage courant depuis seulement 2-3 ans. Particulièrement depuis 1 an, je remarque une recrudescence de personnes qui consultent pour ce motif". Et il y a comme un soulagement à attribuer un mot à ce trouble. "Cela permet de reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un trouble individuel et de constater que d'autres personnes en souffrent." 

L'orthorexie, d'où ça vient ?

La volonté obsessionnelle de manger exclusivement des aliments sains ne vient pas de nul part. Il y a toujours un élément déclencheur. Cet hyper-contrôle de la nourriture peut provenir d'une discussion ou de conseils (pas toujours fondés) autour de l'alimentation, d'un désir de perdre quelques kilos ou de se reprendre en main... "Par ailleurs, l'émergence de nouveaux modes alimentaires (le végétarisme, le "sans-gluten", le crudivorisme, le jeûne périodique...), la valorisation du corps parfait dans les médias. les régimes prônant un retour au naturel et à l'authentique, ainsi qu'Instagram et les autres réseaux sociaux où l'image est reine, ne sont pas non plus totalement étrangers à cette volonté démesurée de manger sain. Et consciemment ou inconsciemment, tout cela oriente nos choix alimentaires", explique la psychologue. Heureusement, tout le monde ne devient pas orthorexique : les personnes caractérisées par une certaine fragilité, un manque d'estime de soi, un désir d'être tout le temps dans le contrôle et une propension aux comportements excessifs sont plus susceptibles de tomber dans ce genre de troubles obsessionnels. 

Les symptômes et comportements typiques de l'orthorexie 

L'obsession de contrôler la qualité et la provenance de tous les aliments qu'elle ingurgite, le fait de passer des heures à décortiquer les étiquettes alimentaires, le fait de manger exclusivement des produits sains, et de ne plus faire attention au plaisir gustatif des aliments font partie des comportements typiques d'une personne souffrant d'orthorexie. "Les choix alimentaires sont dictés par le côté sain et non plus par rapport à la satisfaction qu'ils représentent. Pour cette personne, les produits sont désormais classés en deux catégories : sains ou nocifs. Et cette échelle de valeurs n'est absolument pas objective ni basée sur des données scientifiques fiables. Cette catégorisation ne se fait que par rapport à ce qu'elle entend dans les médias ou à ce qu'elle voit sur les réseaux sociaux", regrette la spécialiste en nutrition. Mais attention, certains choix peuvent sembler pertinents en théorie, or lorsqu'ils sont extrémistes, deviennent aberrants et mauvais pour la santé. Par exemple, la personne orthorexique a tendance à ne consommer que des "bonnes graisses" et parfois à en consommer beaucoup trop (comme par exemple, consommer de l'avocat ou de l'huile de coco - deux aliments tendance jugés sains - tous les jours). 

Par ailleurs, la personne orthorexique va écarter tout un tas d'aliments qu'elle juge impurs et malsains, mais qui ne sont pourtant pas mauvais pour la santé : cela peut être des pâtes blanches au profit des pâtes complètes, du pain blanc au profit de pains aux céréales ou encore, de la pomme de terre au profit de la patate douce. Elle ne va se nourrir que d'aliments qu'elle juge sains et bons pour le corps. "Par exemple, elle va manger des baies de goji, du chou kale, des flocons d'avoine et des green smoothies à base d'épinard, parce que ce sont, paraît-il, des aliments super sains, même si elle n'aime pas leur goût. Le plus important n'est pas le fait que l'aliment soit agréable à manger, mais qu'il soit sain et bon pour son corps", résume notre interlocutrice, avant d'ajouter que "l'élaboration des repas deviennent ainsi de grandes sources d'angoisses". Au fur et à mesure, une personne orthorexique a de plus en plus de mal à manger hors de chez elle, que ce soit au restaurant ou chez des amis, car elle ne va pas pouvoir contrôler chacun des ingrédients qui composent son assiette. De fait, elle va être progressivement isolée socialement. 

Etes-vous orthorexique ? Le Dr Steven Bratman a été le premier médecin à évoquer le concept d'orthorexie dans un article intitulé "The Health Food Eating Disorder" (1997). Il accompagne son papier d'un test de 10 questions, afin d'aider les gens à déterminer s'ils souffrent potentiellement d'orthorexie :

  • Passez-vous plus de 3 heures par jour à penser à votre régime alimentaire ?
  • Planifiez-vous vos repas plusieurs jours à l'avance ?
  • La valeur nutritionnelle de votre repas est-elle plus importante que le plaisir de le déguster ?
  • La qualité de votre vie s'est-elle dégradée, alors que la qualité de votre nourriture s'est améliorée ?
  • Etes-vous récemment devenu plus exigeant(e) avec vous-même ?
  • Votre amour propre est-il renforcé par votre volonté de manger sain ?
  • Avez-vous renoncé à des aliments que vous aimiez au profit d'aliments "sains" ?
  • Votre régime alimentaire gêne-t-il vos sorties, vous éloignant de votre famille et de vos amis ?
  • Éprouvez-vous un sentiment de culpabilité dès que vous vous écartez de votre régime ?
  • Vous sentez-vous en paix avec vous-même et pensez-vous bien vous contrôler lorsque vous manger "sain" ?

Si la réponse est "oui" à au moins 5 de ces questions, il est préférable d'en parler à un médecin qui pourra alors déterminer si vous avez des comportements qui s'apparentent à de l'orthorexie. 

Quand s'inquiéter ?

"On devient orthorexique lorsqu'on n'est plus maître de ses choix alimentaires"

"Au départ, la patiente veut se sentir mieux dans son corps. Et finalement, elle est moins bien dans sa tête. Ce qui était au départ une initiative mesurée, saine, positive et raisonnable pour prendre soin d'elle ou perdre quelques kilos se transforme en un enfermement socio-relationnel, en rituels alimentaires, en addictions à certains aliments et en comportements irraisonnés et très chronophages. Car oui, décrypter chaque étiquette des produits que l'on consomme, élaborer ses repas avec minutie, se rendre dans plusieurs magasins bio... demandent énormément de temps", alerte la spécialiste. Et à partir du moment où contrôler ce que l'on mange vire en obsession et engendre des comportements excessifs qui ont une réelle incidence sur la qualité de vie de la personne, cela devient problématique et inquiétant. "On est orthorexique lorsqu'on n'est plus maître de ses choix alimentaires", résume la psychologue.

Mais cet hyper-contrôle permanent est surtout une source de souffrance, de frustration et de culpabilité lorsque, par mégarde, la personne mange un aliment qui n'est pas répertorié comme sain et "viole" une de ses nombreuses règles healthy. "Plus grave encore, certaines personnes, de peur de faire les mauvais choix nutritionnels, préfèrent cesser de s'alimenter et peuvent ainsi tomber dans des comportements de type anorexie. D'autres, en perpétuelle recherche d'une santé et d'un corps parfait, vont pratiquer du sport à outrance, et peuvent tomber dans la bigorexie, un trouble caractérisé par la dépendance à l'activité physique", explique Karen Demange. 

Quels risques pour la santé ?

Vouloir manger plus sain et s'intéresser à ce que l'on a dans son assiette, c'est bien. Mais à force de contrôler tout ce qu'elle mange et de se priver de certaines catégories d'aliments comme les féculents, la viande ou les matières grasses par exemple, la personne orthorexique peut devenir complètement déséquilibrée d'un point de vue vitaminique.

"La démesure conduit à des carences"

"La démesure de ces comportements restrictifs conduit à des carences nutritionnelles et parfois à une perte de poids, problématique pour la santé et pouvant entraîner un affaiblissement", confirme Karen Demange. Ces carences peuvent fragiliser les os (risque d'ostéoporose précoce), le fonctionnement hormonal, mais aussi l'alimentation du cerveau, qui n'a alors plus d'énergie (de glucose par exemple) pour fonctionner. Outre l'impact sur la santé physique, les conséquences sur le mental sont nombreuses et s'apparentent à toutes les conduites addictives : isolement socio-relationnel, mal-être psychologique lié aux sentiments de frustration et de culpabilité, vision négative de soi-même, anxiété pouvant mener à une dépression...

Prise en charge : "Il est possible de réapprendre à manger correctement"

"L'orthorexie n'est pas irréversible et il est tout à fait possible de réapprendre à manger correctement. L'idéal est de se faire aider par un thérapeute qui fera le point sur les attentes de la patiente", conseille notre interlocutrice. La thérapie dite comportementale et cognitive permet de remettre en question son système de pensée qui a été jusqu'alors bouleversé. Certaines patientes voudront réintroduire certains produits dans leur alimentation, tandis que d'autres sont obnubilés par la peur de grossir. "Je n'estime pas que la personne est soignée lorsqu'elle est capable de remanger des frites. Plus que de réintroduire certains aliments, la guérison est le fait de redevenir libre de ses choix et de retrouver le plaisir de manger", conclut la spécialiste. 

L'orthorexie, un trouble non reconnu. Pour le moment, l'orthorexie (qui vient du grec "orthos" et "orexis" signifiant respectivement "correct" et "appétit") n'a pas été officiellement reconnue par les classifications internationales des maladies mentales. Parmi les troubles du comportement alimentaires, seules l'anorexie, la boulimie et l'hyperphagie sont répertoriées par le DSM5, la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. "Pour être répertorié comme pathologie dans le DSM, il faut disposer de connaissances scientifiques approfondies sur un syndrome et que ce syndrome soit largement accepté au plan clinique, deux critères auxquels l'orthorexie ne satisfait pas pour l'instant", a précisé Tim Walsh, professeur de psychiatrie à l'Université de Columbia à l'occasion de l'élaboration de la dernière édition du DSM. 

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